Artiste et photographe boulonnaise, Hélène Pillet-Will présente son nouveau livre de photos et de dessins Vues Pacifiques, dans lequel la création argentique se joint à la re-création numérique pour garder des souvenirs les reliefs sensibles des émotions.
Donner, recevoir, rendre – Une conversion graphique
Donner, recevoir, rendre : les trois obligations repérées par l’anthropologue Marcel Mauss, dans la pratique ancestrale du don et du contre-don, pourraient servir de fil rouge à une libre interprétation du travail de Hélène Pillet-Will présenté ici. Le don serait celui, provenant du hasard, de la nature ou des dieux, d’un monde qui s’offre à voir, à lire, à déchiffrer. Un don à la fois gratuit, en ce qu’il ne saurait trouver d’équivalent en retour, et nécessaire, par ce qu’il suppose de richesse débordante ne pouvant que s’épancher, s’offrir incidemment au regard de l’artiste, persona choisie, élue, âme sensible entre toutes.
Recevoir ce don du monde, c’est le réduire, le schématiser, l’essentialiser par une photographie-radiographie qui en retient quelques traits, qui focalise sur un détail, une ambiance, une possibilité latente. Minimalisme japonisant, manière de chercher, de suggérer l’ombre, la lumière, le vide. Filtre, impression, réaction. Énergie douce de particules s’agrégeant en nuages signifiants. Sacrés photons traversant l’espace, s’inscrivant en faux et en vrai sur un fond céleste ! Geste initial de capture, de fixation du mouvement sur une pellicule plus fine, plus fragile que le monde qu’elle vise à saisir, à éterniser. Exercice subtil, mise à plat, réception au sens à la fois cérémonial et herméneutique, se résolvant dans l’exercice symétrique d’une restitution, d’un rendu.
Rendre chichement, rendre à l’identique, rendre au centuple. Rendre différent, rendre raison, rendre grâce. Après l’impact, après la sensibilité argentique, voici le temps de la re-création, de la reformulation numérique. Sur la surface neutre de l’iPad, reconstruire, ranimer quelque précieux souvenir. Sublimer, par un tracé digital, une rémanence visuelle. Mettre la technique au défi d’exprimer, de refléter une âme avec ses rêves, ses blessures, ses tours et détours. Dire que ce qui procédait d’une lumière souveraine mais éphémère peut revenir dans la précision, la découpe affutée d’un geste, un glissement rapide sur fond de rétro-éclairage, d’algorithme intercesseur.
Conclure, enfin, cet effort de restitution, ce travail de fond, par un tirage artisanal sur papier. Encrage matérialisant un ancrage, comme un retour à l’impression initiale, enrichie seulement d’un discret filigrane – preuve qu’est passé par là un regard humain. C’est potentiellement le monde entier qui filtre à travers ce regard et s’en trouve transfiguré : paysage nouveau, témoignage indélébile d’un événement existentiel, d’une conversion esthétique.
Convertir. Non pas tant pour modifier une direction que pour faire apparaître, ressortir des traits saillants bien qu’énigmatiques. Non pas amender une croyance, refonder une vérité, reconfigurer ce qu’on voit, mais amener à la lumière ce qu’on oublie de voir. Rendre visible l’invisible, telle est bien la finalité de l’art, comme l’indique le philosophe Henri Bergson dans son livre La pensée et le mouvant : “A quoi vise l’art, sinon à nous montrer, dans la nature et dans l’esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ?”.
Christophe BESSE
Hélène Pillet-Will
Vues pacifiques- Promenades à Boulogne-Billancourt
ÉDITIONS QUINTAL
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